Adeline Delterme

Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je m’appelle Adeline Delterme et j’ai un parcours assez atypique. J’ai d’abord été chanteuse lyrique pendant dix ans aux Pays-Bas. J’ai ensuite eu des problèmes de santé qui faisaient que je ne pouvais plus chanter. C’est en revenant en France à l’âge de trente ans que je me suis demandé ce que je souhaitais faire de ma vie. Je me suis aperçue qu’en France, il faut avoir un diplôme français pour trouver du travail et mon master néerlandais de chant lyrique était donc à compléter. J’ai alors fait un master de management des biens et activités culturels à l’ESCP pendant un an et dans ce cadre-là, j’ai rencontré l’administratrice du Lucernaire qui m’a donnée envie de comprendre toutes les problématiques d’un lieu. J’ai d’abord fait un stage au pôle mécénat du Lucernaire avant de passer au poste d’assistante administrative où j’ai été formée par Magali Piatti, l’actuelle administratrice du lieu. Quand le directeur a eu la volonté de monter une section diffusion, il a pensé à moi et on a monté ce pôle il y a maintenant un an et demi.

Le théâtre, c’est arrivé un peu par hasard ?
Quand j’ai arrêté de chanter, la question était de savoir si je continuais dans l’art lyrique ou si je m’occupais de l’art dans un autre domaine. Je me suis aperçue qu’il y avait malgré tout énormément d’affect quand je voyais d’autres personnes chanter sur scène donc je me suis dit que ce serait plus simple de travailler dans un autre domaine. Tout autre, non, parce que ça reste du spectacle vivant mais c’est quand même très différent, les énergies sont différentes.

A-t-on émis des réserves sur votre envie de faire du chant lyrique ?
La question ne s’est pas posée parce que c’est un métier comme un autre aux Pays-Bas, il y a un cursus universitaire. Je suis très traqueuse et j’avais une collègue qui me disait : « Tu as appris à le faire donc tu le fais, c’est tout, comme un boulanger qui a appris à faire son pain tous les matins. » Dans les pays nordiques, le chant a une place très importante, tout le monde participe à une chorale alors il y a un niveau peut-être moins élevé qu’en France mais en tant qu’artiste tu peux bosser plus facilement parce qu’il y a pleins de petits projets qui se montent. En France, c’est peut-être plus élitiste mais le niveau est peut-être meilleur, ça a son pour et son contre.

Pouvez-vous nous présenter un peu le travail d’une chargée de diffusion ?
Un·e chargé·e de diffusion doit vendre et promouvoir un spectacle dont il a les droits en France ou à l’étranger. Mon travail est d’inviter des programmateur·rices à venir voir les spectacles qu’on a en diffusion pour qu’ils les achètent et qu’on puisse construire une tournée. Je dois donc avoir un bon fichier et quand j’ai commencé, je ne connaissais absolument personne dans le théâtre. J’ai eu la chance d’avoir comme tutrice Magali Piatti, administratrice, qui m’a fait confiance et m’a aidé à construire ce fichier avec les noms et coordonnées des programmateur·rices. Et le gros du travail se passe au festival d’Avignon. Finalement, si tu as vraiment une phrase à mettre pour décrire mon travail, c’est : « Un·e chargé·e de diffusion, c’est quelqu’un qui vend des spectacles. » Après c’est plus subtile que ça, je ne vends pas des baskets ou des bananes. L’idée est de créer un lien avec le·la programmateur·rice pour comprendre ce qu’il·elle aime programmer. Aucun spectacle ne fait l’unanimité. Tu peux avoir cinq programmateur·rices sur un soir : deux adorer, deux autres ne vont pas du tout accrocher et un·e autre va être mitigé. C’est très variable !

Avez-vous un bon souvenir et un mauvais souvenir à nous partager sur votre travail en tant que chargée de diffusion ?
Je me souviens d’un programmateur très connu à Paris qui était venu voir un spectacle sur lequel je travaillais à Avignon. Il n’avait pas du tout aimé et était venu vers moi pour me dire que c’était une honte de présenter un spectacle comme ça. On sentait qu’il prenait un réel plaisir à être humiliant. Ca a été extrêmement douloureux parce que même si ce n’est pas moi qui crée le spectacle, je ne peux pas promouvoir quelque chose qui ne me plaît pas. C’est un travail d’équipe avec la compagnie. Mais ça ne m’est arrivé qu’une seule fois. Il y a des égos dans la programmation qui ne sont parfois pas faciles parce que les programmateurs sont extrêmement sollicités. A côté de ça, il y en a qui sont absolument adorables.

Avez-vous déjà eu à faire des sacrifices ou des concessions en tant que femme pour progresser dans votre carrière ?
Oui, j’habite à Orléans avec mon mari et il y a des soirs où je viens exprès ici pour accueillir des programmateurs avant de reprendre le train à 23h pour rentrer chez moi et garder un semblant de vie personnel. Dans le métier de diffusion, il y a deux aspects : vendre les spectacles et accompagner les tournées. ça prend beaucoup de temps, ce n’est pas un métier où vous travaillez de 8h à 20h.

Vous a-t-on déjà fait comprendre que vous ne devriez pas faire ce métier-là ?
Non parce que dans la diffusion, c’est souvent des femmes. Et j’ai également la chance d’avoir une administratrice dans ce théâtre.

Au contraire, y a-t-il pu avoir de la discrimination positive ?
C’est vrai qu’être une femme est un avantage pour ce métier. On s’aperçoit qu’il faut vraiment dépasser ça.

Parce que présenter un spectacle passe par la présentation de la personne…
Tout à fait. J’ai la chance parce qu’au Lucernaire, ils se sont pas du tout arrêtés à ça. Ils ne se sont peut-être même pas posé la question. Ce qui est important, c’est que la marque du Lucernaire soit accompagnée d’un bon suivi et d’un bon relationnel. Il faut savoir écouter un programmateur pour créer un vrai échange.

D’après votre expérience, les femmes qui travaillent dans le monde du théâtre ont-elles plus de mal à obtenir de la reconnaissance ?
Je pense qu’elles doivent travailler plus. Et j’ai l’impression que dans l’art, il y a en plus une question de séduction. On joue sur les émotions et sur l’affect, ce qui est vrai partout mais encore plus vrai dans l’art. Tout est exacerbé. Une autre question intéressante est le rapport entre femmes. Les femmes sont parfois extrêmement dures entre elles parce que les places sont chères dans ces métiers-là. Donc soit il y a une grande entraide, soit beaucoup de rivalité.

Dernière question, avez-vous une ou plusieurs femmes dans le théâtre que vous admirez particulièrement ?
Dans le théâtre… Magali Piatti qui m’a donnée ma chance. Après, j’ai une grande admiration pour beaucoup de comédiennes. Monter sur scène, c’est à la fois un acte très fort et à la fois très futile quand on voit tous les autres problèmes de la vie. Et ça m’émeut énormément de penser que, sur scène, on peut faire passer des émotions très fortes, qui nous font ressortir changé·es d’un spectacle.