Dana Fiaque

Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je m’appelle Dana Fiaque et j’ai vingt ans. J’ai commencé le théâtre jeune, en amateur jusqu’à il y a un an et demi, où j’ai passé l’audition pour le spectacle F(l)ammes d’Ahmed Madani, qui m’a retenue. Je joue maintenant dans ce spectacle qui tourne depuis une saison et demie.

Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce spectacle ?
Voilà la description classique qu’on en fait : ce sont dix jeunes femmes non professionnelles expertes de leur quotidien et de leur féminité qui posent une vérité qui n’est pas celle de toutes les jeunes femmes en banlieue ou de toutes les jeunes femmes en général. Ce spectacle essaie de dépasser la condition banlieue-femme et d’aller vers quelque chose d’universel.

Était-ce important pour vous de participer à un projet qui parle de femmes ? Ou c’était surtout l’idée de participer à un projet de théâtre qui vous faisait envie ?
Je suis arrivée avec une envie de théâtre et quand j’ai compris ce que le metteur en scène voulait – pas des gens avec des codes de jeux précis, pas des théâtreuses qui en font des caisses -, j’ai eu peur. Je me cache souvent derrière des manières d’être et de faire le show et là, le défi, c’était d’être très simple, d’être soi-même. Mais ça m’a touché d’entendre les témoignages de filles qui vivent les mêmes défis que moi au quotidien et m’a permis de m’accrocher. Je me suis dit : « Je suis tombée dans un projet au hasard mais je ne veux pas passer à côté. »

Selon vous, qu’est-ce que le spectacle F(l)ammes dit des femmes aujourd’hui ?
Les femmes ont beaucoup de choses à dire mais leur parole a longtemps été conditionnée et ne pouvait pas dépasser le politiquement correct. Aujourd’hui, ça me plaît d’être au milieu de toutes ces grandes gueules qui s’en foutent de ce qu’on peut penser d’elles. Quand on me pose des questions comme ça, j’essaie au maximum de parler en mon nom et pas au nom de toutes les femmes parce qu’il y a un côté revendicateur que je ne veux surtout pas porter. Mais ce spectacle m’a beaucoup apporté : il m’a offert des grands champs de réflexion et m’aide à construire ma pensée. J’observe, j’apprends, j’expérimente pleins de choses et après je pourrais faire celle qui a une opinion. Pour l’instant, je suis juste moi.

Avant le spectacle, aviez-vous envie de voir des paroles de femmes plus souvent sur scène?
Personnellement, je suis allée chercher les figures dans lesquelles je pouvais me reconnaître, en tant que jeune femme noire. Je ne me suis pas dit : « Il n’y a que des mecs, des vieux, des gens qui ne me ressemblent pas à la télé et au cinéma », je suis allée sur internet, j’ai cherché des icônes qui me font rêver, comme Viola Davis, et des mouvements qui m’intéressent comme celui du body positivity sur Instagram. Je n’ai pas attendu qu’on mette devant moi des figures des représentations, mais c’est vrai que ça manque dans l’espace public.

Y a-t-il une femme qui vous inspire et que vous admirez dans la vie ?
Ça va être bateau mais c’est ma mère… Je veux être elle mais d’une autre façon. Elle est forte. Elle a une manière de prendre à cœur tout ce qu’elle fait que j’admire. Elle ne pourrait pas te replacer l’histoire de son pays, Haïti, donner son contexte historique mais elle l’a expérimenté très fort dans son quotidien. Elle est la petite histoire dans la grande histoire. Elle est juste elle-même. Je pense aussi, en plus de ma mère, à d’autres filles d’aujourd’hui plutôt du côté anglo-saxon. Il y a l’actrice Amandla Stenberg, la petite qui jouait Rue dans Hunger Games. Aujourd’hui, elle a grandi et elle a monté un site, un webzine avec ses amis de sa fac d’art. Ça m’a montré qu’il n’y a pas qu’une seule manière d’être artiste mais qu’il y a mille et une.

Est-ce que votre manière de travailler change en fonction des personnes avec qui vous êtes ?
Ça dépend. Cette année, je suis rentrée dans le conservatoire du XIVe arrondissement de Paris et je sais qu’avec la plupart des autres étudiants, je n’ai pas les mêmes références culturelles. J’ai l’impression de m’empêcher de dire certaines choses, de pas m’épancher sur mes délires personnels alors qu’avec les filles de F(l)ammes, notre parole est vraiment débridée. Au conservatoire, je suis confinée dans des choses un peu plus intellectuelles.

Est ce qu’on vous a déjà fait des remarques sur votre légitimité à être là en tant que femme et en tant que femme noire dans le théâtre ?
C’est plus des a priori par rapport au spectacle. Parfois, des spectateurs nous demandent si c’était la première comme s’ils avaient eu droit à la spontanéité de la jeunesse. Ils ne se rendent pas compte que c’est exactement la même chose d’un soir à l’autre. Ou alors une amie qui m’a envoyé la brochure d’inscription de Nanterre sur scène, un festival étudiant. Oui, il y a des a priori parce qu’on n’est pas des comédiennes professionnelles. La seule réponse que je peux donner à ça, c’est d’inviter les gens à venir voir le spectacle.

Un souvenir positif et un négatif de votre travail sur F(l)ammes ?
Un souvenir négatif… J’ai mis une année entière avant que certains morceaux du spectacle m’ennuient mais récemment, le spectacle a pris une teinte hivernale, il y a un tout petit peu moins de fièvre et ça se sent. Quand on a repris le spectacle à l’automne, j’ai fêté mes vingt ans. J’avais reçu le texte quand j’avais dix-huit ans et demi et d’un coup, de redire ce texte, j’avais l’impression qu’il ne m’allait plus et que je n’arrivais plus à être dans la spontanéité. Maintenant, ça va mieux mais les toutes premières de septembre ont été un peu difficiles. Mais sinon, mais tout est positif, on s’amuse tous les jours ! J’aime particulièrement les représentations pleines d’imprévus, ça nous fait beaucoup rire.

Pour terminer, que vous a apporté le spectacle F(l)ammes jusqu’à maintenant ?
Il m’a apporté de la confiance en moi, une envie de m’engager dans le domaine du théâtre et une envie d’écrire, aussi. J’aimerais étudier d’autres choses que le théâtre pour l’amener comme une richesse. Il y a des gens qui font des études de biologie, d’anthropologie et qui injectent ça dans leurs pièces, ça pourrait être marrant de faire pareil. Ça m’a aussi rendue plus exigeante quand je regarde des pièces et j’aime avoir cet œil critique.