Elsa Lepoivre

Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je suis Elsa Lepoivre, la cinq-cent-seizième sociétaire de la Comédie Française, entrée dans la troupe depuis quatorze ans maintenant. J’ai été formée chez Pierre Debauche, au théâtre d’Agen. On avait des cours le matin, on répétait l’après-midi, on jouait le soir. Ça a été une aventure assez exceptionnelle notamment grâce à l’esprit de troupe que j’ai eu le bonheur de retrouver ensuite à la Comédie-Française. Après cette formation, je suis revenue sur Paris et j’ai eu le Conservatoire National, la grande école qui m’effrayait un peu. J’en suis sortie en 1998. À partir de là, j’ai été intermittente pendant sept ans. Je travaillais beaucoup. Marcel Bozonnet — qui avait été mon directeur au Conservatoire et avec qui j’avais fait Antigone de Sophocle — était l’administrateur général de la Comédie-Française à ce moment-là. Il m’a contactée avec Jacques Lassalle dans le cadre de la reprise de Dom Juan qui partait en tournée. L’actrice qui faisait Don Elvire ne pouvant pas jouer, j’ai été engagée pour la remplacer.

Le théâtre vous faisait envie depuis longtemps, ou cette vocation ne vous est venue que tardivement ?
Le théâtre m’est venu au lycée. J’ai eu la chance de faire A3 théâtre : ça a été trois ans de théâtre merveilleux durant lesquels on faisait chaque semaine huit heures de pratique et un peu de théorie, en plus de la chorale à laquelle j’étais inscrite. Le chant… J’en parle souvent, c’est vrai : plusieurs voix en même temps, j’adore ça, c’est une vraie source de joie pour moi. C’était une initiation à la profusion de tout ce que j’aimais. Ensuite, j’ai fait une année de fac mais ça ne me correspondait pas du tout : il fallait être trop indépendante dans le travail alors que j’avais besoin d’un cadre. J’ai donc plutôt fait la fête et je me suis inscrite au club de théâtre de la fac. On a monté une pièce d’Anouilh, Le voyageur sans bagage et là, vraiment, je me suis dit : « J’adore ça ». Et c’est à ce moment-là que j’ai décidé de partir à Paris. Là-bas, ça n’a pas toujours été folichon : j’ai trouvé la vie difficile, vraiment. Je débarquais dans cette ville et je ne savais pas trop à quelle sauce j’allais être mangée. J’ai fait plein de petits boulots pour payer mes études de théâtre mais j’ai surtout su, au-delà du théâtre, que je n’allais pas rentrer. J’étais partie, j’étais partie. Je me souviens m’être dit, après avoir fait une figuration dans un film de Cédric Klapisch : « Si à trente ans j’en suis encore là, j’arrêterai. Ce sera ma limite. Il faudra que je fasse autre chose.» Je ne voulais ni vivoter de ce métier ni galérer. Mon seul repère, c’était ça. Et après, je me suis laissé portée. Et finalement, il y a eu des rencontres, il y a eu des hasards. Chez Debauche, ça a été formidable : c’était un hymne à la joie, à la jeunesse. Il disait : « Un acteur est un roi, une actrice est une reine ». Il célébrait la jeunesse ce qui faisait qu’il cherchait l’éclat, le soleil en chacun de nous. C’est formidable de mobiliser ça. Je suis très partisane de ce genre de formation parce que je trouve que c’est ça qui est bon. On a tout notre temps pour apprendre les failles, les fêlures, la vie s’en charge suffisamment.

La Comédie Française vous faisait déjà envie à ce moment-là ?
Je n’y pensais pas. Ayant fait le Conservatoire, peut-être qu’inconsciemment c’était dans un petit coin de ma tête mais ce n’était pas mon ambition, ce n’était pas mon rêve. J’ai vu des camarades de ma promotion y entrer avant moi donc j’étais déjà venue voir des spectacles. Je ne le vivais pas comme un monde complè- tement étranger mais à partir du moment où on ne me le proposait pas, je n’étais pas dans l’envie d’y être. Et comme je ne manquais pas de travail, j’étais bien dans mon métier. Par contre, je faisais un grand nombre de créations en province : je bougeais donc beaucoup. C’est pourquoi quand la Comédie-Française m’a contactée, j’ai mesuré l’équilibre que j’allais trouver à me stabiliser. Ma liberté, je la trouve dans une forme de cocon. C’est un cocon redoutable, ce n’est pas toujours facile, mais ça me structure, ça m’équilibre. Et à trente ans, quand je suis rentrée ici, j’ai mesuré que ça allait être un point de repère important qui allait paradoxalement me donner beaucoup plus de liberté.

Vous parlez de l’esprit de troupe alors que, souvent, on entend parler de la compétition entre les comédiennes…
Ce sont de vieux trucs. Après, c’est la compétition à l’extérieur de la Comédie-Française comme à l’intérieur pour une très bonne raison : dans le répertoire classique, les rôles féminins sont moins nombreux que les rôles masculins. Et quand le temps passe, il y a des âges transitoires difficiles qui peuvent créer des amertumes, des confusions, des envies… Vers la cinquantaine, par exemple, ce n’est pas toujours évident, même si tout dépend de son physique : si on fait plus jeune, on peut donner le change, on peut encore faire des partitions de jeunes femmes même en ayant un peu plus. Cependant, je dirais que, comparé à il y a vingt ou trente ans, où il y avait vraiment un esprit de clan, ça s’est quand même grandement ouvert et la communication est beaucoup plus facile. Tout ça se vit d’une manière un peu plus humaine et détendue. Ce qui n’empêche pas les angoisses de chacun. Homme ou femme, être acteur c’est angoissant. Quand on n’est pas désiré par un metteur en scène, quand on fait moins partie des distributions, on devient rapidement paranoïaque. On est très fragile par rapport à ça parce que, finalement, on dé- pend du désir des autres. C’est ça qui est le plus troublant.

À la Comédie-Française, le répertoire est surtout classique. Est-ce que vous trouvez que certains rôles de femmes sont moins étoffés que les rôles d’hommes ?
Non, pas du tout, au contraire. Marivaux, par exemple, est un homme qui aimait particulièrement les femmes et qui en parlait très bien. Il y a dans ses textes des rôles de femmes exceptionnels. Molière, c’est la même chose : Célimène, par exemple, est très intéressante. Ce sont des femmes qui luttent contre leur temps, la société et on peut trouver des équivalences aujourd’hui. Sophie Von Essenbec, que je joue dans Les Damnés, c’est la même chose et là on parle des années 39-45. C’est une société d’hommes, d’argent, de pouvoir et elle, veuve, devrait avoir les manettes et ne les a pas. Elle est obligée d’avoir un homme pour agir. Et donc toute son ambition est nichée là. Mais le répertoire classique, c’est merveilleux, foisonnant de très, très beaux rôles.

Est-ce que vous avez eu l’impression de devoir vous imposer en tant que femme dans le milieu théâtral ?
Pas du tout. Sincèrement, je ne me suis jamais posé cette question-là. Ça dépend peut-être de l’éducation : pour ma part, j’ai eu des grands-mères qui m’ont incitée à vivre ma vie, à être autonome — dans le théâtre ou pas. Quand je parlais de ne pas revenir en Normandie, j’avais aussi l’ambition de me dire : « Il faut que je gagne ma vie, je ne veux pas dépendre d’un homme pour gagner ma vie ». Et je me le suis formulé alors qu’en fait on ne devrait même pas avoir à le faire. Mais, dans le théâtre, je n’ai jamais pâti de ça. Je me souviens quand même d’un spectacle où mes partenaires étaient plus connus que moi mais dans lequel j’avais le rôle-titre. Et j’avais réalisé après que j’étais plus de la moitié moins payée que les comédiens en question. J’étais une jeune comédienne, que je sois moins payée je le concevais, mais pas à ce point– là, pas avec un rôle-titre. Mais à la Comédie-Française, comme c’est une entreprise, on gravit les échelons de façon équitable. Le parcours est le même pour tout le monde, même pour les acteur·rices qui rentrent en ayant déjà une grande carrière. Ça peut être ingrat mais c’est la règle du jeu. Et c’est quelque chose que j’aime ici. En dehors, la légitimité passe par le facteur financier, la notoriété : ça ne m’intéresse pas au théâtre et je n’ai jamais pensé mon métier comme ça. Que la reconnaissance advienne par son travail, c’est un constat heureux, mais jamais je me suis dit que j’allais être connue. Par contre, j’ai pu me dire : «J’espère tel rôle, tel répertoire ». Voilà, ce sont ces rêves-là.

Y-a-t-il des rôles que vous aimeriez jouer ?
Oui, justement ceux qui abordent cette notion de temps qui passe. J’ai rarement émis de souhait parce que j’aime bien dépendre du désir des autres. Et à chaque fois, c’étaient de belles surprises. Mais, par exemple dans le répertoire de Tchekhov, il y a des figures féminines extraordinaires. J’ai eu la chance, chez Debauche, de jouer Nina, puis de retrouver Macha dans Les Trois Sœurs avec Alain Françon, que j’avais travaillé au Conservatoire. J’ai retrouvé ce rôle et ça a été merveilleux. Alors je me dis que j’aimerais bien faire un autre Tchekhov. C’est formidable sur le parcours d’une vie d’avoir eu les deux ou trois rôles féminins qui sont dans une pièce. Vieille dame, je pourrais rêver à Anfissa, dans Les Trois Sœurs. Oui, Tchekhov, ça pourrait faire partie des rêves.

Ça vous donne envie de mettre en scène ?
Pas vraiment, même si ça m’est arrivé une fois, chez Debauche, et j’en garde un très bon souvenir. J’avais mis en scène un cabaret sur la mer. Alors des fois, je me dis « Pourquoi, plus de vingt ans après, tu n’en serais pas capable ? » Parce que j’ai toujours, ça fait partie de ma personnalité : le doute de savoir si j’en suis capable ou non. Il faut que je me rassure. Et je me dis que pour la mise en scène, il faut savoir trop de trucs. Mais si un jour j’ai un flash ou une idée, s’il y a quelque chose qui me tient à cœur, je le ferai. Je ne suis pas en manque de ça parce que je ne suis pas en manque de travail, je n’ai pas tellement l’espace d’y rêver. On m’a aussi proposé de donner des cours, à Florent notamment, et j’ai dit non parce que je me demandais ce que je pouvais leur apprendre. Là aussi, je pense que ça se fera peutêtre naturellement si, à un moment donné, je suis moins comblée. En fait, aujourd’hui, je ne manque de rien, je suis très heureuse. Je fais partie des actrices vraiment gâtées ces derniers temps. Donc, je savoure mon bonheur. Malheureusement, il y a parfois des modes dans les jeux que les metteur·euses en scène cherchent, donc le sentiment d’injustice peut être légitime quand on ne se sent pas désiré·e. Il y a des cycles où un·e acteur·rice va être particulièrement mis·e en avant puis plus du tout après, ce sont des vagues qui passent. Il faut accepter ces temps-là, où le projecteur n’est pas sur soi.

Y-a-t-il une femme dans le théâtre qui vous inspire ?
J’ai eu la chance d’en savoir un peu plus sur les grandes figures de cette maison, par exemple sur Sarah Bernhardt. C’est assez cliché parce que c’est la figure de la Comédie-Française, mais il y a un point que j’aime énormément chez elle : c’est la première femme qui a revendiqué son autonomie financière au début du XXe siècle. Toutes les actrices, avant, étaient entretenues. Et Sarah Bernhardt est la première à avoir dit : « Non, moi je vais gagner ma vie et je vais payer mes costumes. D’ailleurs, je vais faire des costumes d’hommes parce que je vais jouer des rôles d’hommes. » C’est un point, au-delà de la notoriété, que je trouve très intéressant dans sa vie. J’ai aussi beaucoup d’admiration pour Ludmila Mikaël, une grande actrice, partie de cette maison après vingt ans. Il y a beaucoup d’autres exemples ici, comme Catherine Hiegel, partie en colère avec pertes et fracas. Quand j’aborde un rôle, je vais plus vers les grandes actrices de cinéma : une Gena Rowlands, une Anna Magnani… C’est une grande source d’inspiration.

Vous aimeriez jouer un rôle d’homme, vous aussi ?
J’avais fait, dans La Fausse Suivante de Mariveau, une femme qui se déguisait en homme. C’était assez beau. Mais un rôle d’homme ? J’aimerais bien. Simplement, il faut que ce soit vraiment justifié, pas seulement une idée de mise en scène parce que ça s’épuise assez vite. C’est pour ça que des pièces comme celles de Marivaux ou de Corneille, quand il y a du travestissement, ça approfondit le propos. Par ailleurs, j’aime le plaisir de la transformation. Ça aussi, c’est un rapport au théâtre. Qui on devient? Comment on se transforme ? Si on me propose une perruque, si elle est confortable, j’adore. J’adore changer de tête. Dans La maison de Bernarda Alba, je faisais une vieille femme de quatre-vingts ans, je me suis amusée. Ça fait peur au début mais il y a toujours un moment où je me dis « Allez, n’aie pas peur du public, si ça marche pas ce n’est pas grave, c’est du théâtre ! » Finalement, il reste toujours le plaisir de jouer. Et en l’occurrence, ça s’est quand même bien passé. Je pensais à mon père, à sa voix parce qu’il était assez colérique — très généreux mais très colérique —, alors je la faisais bougonner dans un coin et mon père était pré- sent. Il y a des rendez-vous comme ça : trouver comment tu vas vers le personnage que tu incarnes, trouver en toi les points très intimes qui font que tu vas être main dans la main avec lui. Et quand il se passe ça, c’est le pied. Je me sens aussi très proche du personnage de Marinette : elle a des choses dans lesquelles je me retrouve, dans lesquelles je suis un peu moi-même. Dans ces rôles, ces âges-là, je ne me lasse de rien. C’est là que je me dis vraiment que j’adore le métier que je fais et que je ne me verrais pas en faire un autre .