Laëtitia Guédon

Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours fait du théâtre. Ma mère, qui avait voulu être comédienne et qui est ensuite devenue productrice de musique, m’a inscrite toute petite dans des ateliers de théâtre dans le XXe arrondissement et j’ai continué les cours de théâtre au lycée. A dix-huit ans, j’ai été engagée pour une adaptation de La maison de Bernada Alba. Ce spectacle a beaucoup tourné et m’a permis de rencontrer beaucoup de gens rapidement. J’ai commencé à travailler avant de me former. Je suis ensuite rentrée à l’École du Studio d’Asnières, où je me suis formée en tant qu’actrice tout en continuant de travailler. En sortant de cette école, j’ai commencé à mettre en scène. Plus tard, j’ai intégré le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris dans l’unité de mise en scène.

Pourquoi ce double choix de jouer et de mettre en scène ?
Il n’y a pas vraiment eu de double choix. A l’École du Studio d’Asnières, des amies m’ont demandé de les mettre en scène parce que j’avais déjà participé à quelques spectacles. Elles voulaient avoir le regard de quelqu’un qui avait déjà un petit peu travaillé. La première fois que j’ai mis en scène un spectacle, au Théo-théâtre, un petit théâtre dans le XVe, j’ai vraiment découvert ma vocation : être en régie, préparer le travail, diriger les acteurs et ne pas être sur le plateau. J’ai assisté quelques années Antoine Bourseiller, un metteur en scène et un grand artisan de la décentralisation. Il m’a transmis beaucoup de choses notamment sur la direction d’acteurs. J’ai ensuite monté ma compagnie que j’ai structurée progressivement. Au sortir de l’école, j’ai monté Bintou de Koffi Kwahulé : une pièce avec dix-sept personnages que j’ai voulu mettre en scène avec dix-huit acteurs. On m’a dit que c’était trop ambitieux et que je n’arriverais jamais à le produire mais je me suis accrochée. Christophe Rauck, au Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis, m’a proposé une résidence qui a déclenché beaucoup de choses: il y a eu des rencontres, il y a eu des ouvertures et surtout une équipe qui m’a beaucoup suivie. De fil en aiguille, j’ai monté des spectacles et je me suis vraiment consacrée à ma compagnie. Et le volet de la production m’a profondément intéressé : le travail de plateau avec les acteurs, les les enjeux artistiques mais aussi la recherche de financements, la communication, le montage de dossiers.

Y a-t-il quelque chose que vous avez envie de montrer, de défendre dans vos mises en scène ?
Le rapport à l’identité est quelque chose qui traverse mon travail et ma façon de monter des spectacles. Bintou, c’est l’histoire d’une jeune fille dans une cité, une banlieue assez violente. Elle a quinze ans et est à la tête d’un gang de garçons, elle développe son identité à travers cette lutte contre sa famille et contre le système. Quand j’ai monté Le médecin malgré lui dans le privé, un vrai classique, j’ai fait une retranscription de la pièce à Barbès-Rochechouart qui est un quartier métissé. Et mon dernier spectacle, sur Jean-Michel Basquiat, s’interrogeait sur la création d’une identité artistique. Au dé- but, je montais des spectacles avec beaucoup d’acteurs au plateau et progressivement, j’ai réduit pour pouvoir prendre le temps d’avoir un travail qui soit moins dans l’efficacité et plus dans la recherche et la mise en place de processus. Voilà ce qui me caractérise de plus en plus. C’est la pâte qui me caractérise. Tous les projets de mise en scène que je mène s’accompagnent d’un projet de partage avec le territoire dans lequel j’évolue. Je suis artiste associée de la Comédie de Caen, le CDN de Normandie, et à chaque fois que je suis arrivée avec un projet, il y avait l’idée de partager mon processus avec des gens qui ne font pas de théâtre, des jeunes de collège et de lycée, pour être moi aussi confrontée à leur point de vue. C’est l’identité que j’ai développé aux Plateaux Sauvages : comment l’artiste partage son processus de création et comment cette notion de partage constitue une invitation au théâtre. L’artiste se met un peu plus en danger en partageant son œuvre travail avec des « non » professionnel·les du spectacle vivant. Ensemble, ils·elles interrogent le monde d’aujourd’hui.

Pouvez-vous nous parler du travail que vous avez effectué pour le Festival au Féminin ?
Dans le jeune parcours qui est le mien, tout est une affaire de rencontres. Quand j’étais comédienne, j’ai travaillé avec le metteur en scène Khalid Tamer qui dirigeait le Festival au Féminin,dans la Goutte d’Or et il m’a proposé de prendre la direction de ce festival. Je n’avais même pas vingt-cinq ans, je n’avais jamais dirigé ni de structure ni de projet de cette envergure et j’ai dirigé ce festival pendant cinq ans. Le premier enjeu était de ne pas programmer que des femmes mais aussi des metteurs en scène hommes qui savaient parler des femmes, qui engageaient leur féminité. C’était un festival où les hommes devaient avoir une voix. L’autre enjeu était de mettre en lumière l’émergence et de soutenir des jeunes artistes qui s’emparaient de ces questions : c’est quoi la condition féminine dans le spectacle vivant ? C’est quoi le traduire artistiquement ? C’était un festival passionnant car itinérant, dans un quartier très mouvant et métissé.

Selon vous comment sont représentées les femmes dans la création théâtrale ? Quels rôles leur sont proposés sur scène ?
Je dirais que la France, qui est mon pays, dont j’adore la culture et dont je m’inspire, est aussi un pays qui culturellement a besoin de mettre dans des cases. Donc une jeune comédienne un peu menue, avec une voix un peu claire va être une jeune première. Mais je pense que les nouvelles générations de metteur·euses en scène essaient de faire péter ce corset là et d’amener des acteurs à se positionner autrement. Les écoles d’art dramatique se posent également ces questions. Je crois qu’on a envie de faire bouger ça. La question des représentations des femmes sur le plateau est en train d’évoluer énormément. La question de la représentation des femmes dans la culture, c’est encore autre chose. On peut dire, oui, qu’elles sont encore mal représentées. Aujourd’hui il n’y a pas assez de femmes à la tête d’institutions, de lieux culturels, de projets et je crois qu’elles ont besoin aussi de se construire avec des modèles de réussite. On peut parler de la représentation des femmes comme de la représentation de la diversité. Il y a une grande génération de metteur·euses en scène qui est en train de se poser cette question-là et de se l’approprier.

Plus largement, pas dans les rôles qui leur sont proposés mais plutôt à la tête d’institution, comme metteuses en scène, créatrices, institutrices de projets ?
Chaque femme qui mène un projet a une façon particulière de le concevoir. Le gros challenge aujourd’hui, c’est d’accepter une diversité de points de vue sur la façon de guider un projet. On pense des fois, à tort, que les femmes guident des projets avec douceur et délicatesse. Ça fait maintenant une dizaine d’années que je mène des projets et collabore avec des femmes confrontées à des responsabilités. Concernant les femmes de pouvoir, je n’ai jamais autant entendu le mot « autoritaire » par exemple. Alors que mes collègues masculins sont vus comme « fortes têtes », avec « du caractère ». Il y a autant de styles dans la façon de diriger qu’il y a de femmes à la tête de la direction parce que c’est une place que nous sommes en train de prendre. Cette place est donc en train de se construire, elle est en essai. En tout cas, je trouve que les femmes sont en train de s’approprier cette place d’une belle façon. Quand on est à la tête de projets, on traverse des moments de grâce, des moments très riches mais aussi très difficiles. Je cumule le fait d’être une femme, à la tête d’une structure, jeune, issue de la diversité. Cela fait ma force mais ça demande également un peu plus d’énergie dans les épreuves. Les plus grandes solidarités que j’ai eu eues venaient aussi de femmes, souvent plus âgées, qui ont dû arracher leurs places.

Quelles sont les femmes de théâtre qui vous inspirent ?
Il y en a beaucoup. Une actrice qui me fascine : Valérie Dréville. Elle a été mon plus grand bouleversement théâtral. C’est une actrice radicale dans le bon sens du terme, engagée, qui est toujours à un endroit d’excellence, de justesse et de fragilité. Dans des femmes à la tête de lieux, même si ça peut paraître convenu je m’y engouffre avec joie : Ariane Mnouchkine. Elle a mis en place un grand projet et j’imagine qu’elle a du parfois traversé de grandes solitudes. C’est quelqu’un que j’admire beaucoup pour son engagement dans la durée. Dans les directrices de lieu, j’ai aussi une tendresse particulière pour Catherine Dan qui dirige la Chartreuse à Villeneuvelès-Avignon. Elle m’a souvent soutenue et m’a donné de bons conseils à des moments où j’avais besoin d’être bousculée. Elle fait partie d’une génération pour qui ça n’a pas dû être facile d’être une femme de pouvoir, qui a dû se forger une grande carapace et qui explose maintenant magnifiquement. J’admire énormément ma mère qui vient d’une génération de femmes qui ont dû prendre leurs places, qui ont souvent été dans l’ombre des hommes mais qui ont eu la présence d’esprit de transmettre une ambition à leurs filles. Il y a également une autrice et une artiste : Maya Angelou, autrice noire américaine activiste. Je pourrais recommander son ouvrage Lettre à ma fille à toutes les jeunes filles, toutes les jeunes femmes. Ce livre m’a guidée dans des moments très sombres et m’a poussée à continuer. Les grandes figures noires américaines sont très inspirantes pour moi. Dans les metteuses en scènes, j’ai une grande admiration pour Julie Deliquet. Je l’avais programmée au Festival au Féminin alors qu’elle n’était pas très connue pour Un dernier remord avant l’oubli. C’est quelqu’un qui a une finesse, une élégance et un immense talent. Je pourrais en citer beaucoup car j’ai tendance à admirer les gens qui y croient et qui se battent pour réaliser leurs projets.