Penda Diouf

Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je m’appelle Penda Diouf, j’ai trente-six ans et j’écris du théâtre depuis l’âge de dix-neuf ans. J’ai commencé par écrire de la poésie avant d’écrire des dialogues et je me suis rendue compte que ça ressemblait plutôt à du théâtre. Ce qui me plaît beaucoup dans le théâtre, c’est que la forme n’est pas figée. Alors que la poésie et les romans deviennent des objets auxquels on ne touche plus. C’est à la fois un travail individuel, j’écris seule, et collectif dans la mesure où ton texte fait écho à un·e metteur·se en scène qui va s’en emparer avec des comédien·nes. C’est ton texte mais ça devient aussi autre chose. J’aime cette idée d’évolution, de transformation.

L’écriture, c’était une évidence ?
Oui, je ne suis pas musicienne, je ne sais pas bien danser donc il ne me restait pas grand chose. Il restait l’écriture. Pour moi, c’était aussi la possibilité de dire des choses que je n’arrivais pas à dire de vive voix parce que je suis quelqu’un d’assez timide. L’écriture, c’était le médium parfait.

Vous a-t-on soutenue dans ce désir d’écrire ?
Mes parents savaient que je griffonnais à gauche à droite mais ils voyaient ça comme un passe-temps alors qu’aujourd’hui, l’écriture est quelque chose qui me tient, c’est ma colonne vertébrale. Ils ne m’ont pas découragée mais c’était « passe tes diplômes et après, on verra ». C’est devenu plus professionnel avec ma première pièce, Poussière, que j’ai écrite à l’âge de dix-neuf ans. J’ai reçu une bourse d’encouragement du Centre National du Théâtre qui m’a motivée dans cette voie. Mais je trouve le temps du théâtre très long, par exemple j’ai envoyé une pièce en septembre 2016 à une vingtaine de comités de lecture et je n’ai eu que trois ou quatre réponses. J’ai également un éditeur qui a mis huit ans à me répondre pour me dire non. Si ton œuvre ne rencontre pas un metteur en scène qui est intéressé, c’est lettre morte. Ce qui est très long, c’est aussi de faire les bonnes connaissances. D’un côté, il faut convaincre les professionnels pour les bourses d’écriture et de l’autre essayer de trouver un·e metteur·se en scène qui aurait envie de monter ta pièce.  Moi j’écris, je ne suis pas du tout metteuse en scène et je n’ai pas de compagnie alors c’est plus difficile. Mais je n’ai jamais doutée de mon écriture car c’est tellement profond en moi que je continuerai d’écrire quoi qu’il arrive. En revanche, douter de se faire un jour une place dans l’écriture, dans le théâtre, ça oui, ça arrive.

Justement, comment faites-vous pour diffuser vos textes ?
Avant, je ne connaissais pas du tout le milieu donc c’était très compliqué d’aller voir un·e metteur·se en scène en disant « Je m’appelle Penda Diouf, est-ce que vous voulez lire ce que j’écris ? ». Maintenant, ça a changé parce que j’organise le festival Jeunes textes en liberté. L’idée de ce festival est à la fois de valoriser les auteur·rices de théâtre contemporain et de travailler sur la question de la « diversité » pour que, justement, ça n’en soit plus une et qu’il y ait des noir·es, des arabes, des asiatiques sur scène sans qu’on se dise : « mais ce n’est pas écrit dans les didascalies ! ». C’est un festival itinérant dans plusieurs structures de Seine Saint-Denis et en France grâce à des partenariats comme avec le Théâtre Auditorium de Poitiers ou avec le TU de Nantes qui permet de mettre en lien des auteur·rices et des metteur·ses en scène. Depuis deux, trois ans, j’ai des pièces qui ont été montées, plutôt à l’étranger. Il y a notamment Aristide Tarnagda, metteur en scène et directeur des Récréatrales de Ouagadougou — un grand festival de théâtre en Afrique de l’Ouest — qui m’a demandé d’écrire une version longue d’une pièce qu’il avait vue à Avignon pour la monter.

Qu’avez-vous envie de défendre, de montrer à travers vos textes ?
En général, je parle de ce que je connais, de mon expérience de femme racisée en Europe, dans les pays du nord. La question de la domination et du patriarcat est un terreau dans lequel je puise beaucoup. Je travaille aussi les questions liées à notre héritage colonial. Par exemple, j’ai écrit une pièce qui s’appelle Le symbole. Le symbole est une punition, un os de mouton que les élèves doivent porter autour du cou lorsqu’ils parlent leur langue d’origine à l’école et ça se passe encore aujourd’hui en Afrique francophone. Je trouve ça incroyable que cette pratique existe encore alors que la décolonisation date des années 60. Ça en dit beaucoup sur la question d’identité et du complexe qu’on peut avoir avec la langue. Par exemple, les enfants qui viennent à la médiathèque pour faire leurs CV et leurs lettres de motivation vont écrire qu’ils parlent français, anglais, espagnol mais jamais bambara ou soninké. Certaines langues sont valorisées et d’autres beaucoup moins et les locuteurs eux même ont intégré cette idée. La question de la folie me parle aussi beaucoup. Il y a souvent dans mes textes des choses mystiques, des pensées magiques… J’aime l’idée que la magie intervient un peu dans mes textes pour apporter une bouffée d’air face à des sujets pas toujours évidents.

Y a-t-il une femme dans le théâtre qui est une référence pour vous, qui vous inspire ?
Je peux en citer deux. La première, Aminata Zaaria, est décédée l’année dernière à l’âge de quarante-deux ou quarante-trois ans. Son roman La nuit est tombée sur Dakar, sur deux jeunes filles qui rêvaient de partir en occident, m’a beaucoup inspiré. Elle évoquait notamment la difficulté d’obtenir un visa. J’ai fait mon mémoire de master sur elle et j’ai pu la rencontrer il y a une dizaine d’années au Théâtre de la Tempête où elle jouait sa pièce Consulat Zénéral. La deuxième est Eva Doumbia que je trouve formidable à la fois en tant qu’autrice et en tant que metteuse en scène. Elle travaille beaucoup sur les questions des femmes et de l’identité. Elle a notamment organisé le festival Massilia Afropéa deux ans d’affilé, avec différentes propositions artistiques autour des femmes et plus particulièrement des femmes racisées. Rebecca Chaillon et Rokhaya Diallo y avaient participé. C’était quelque chose de très chouette. Je pense vraiment qu’elle mériterait d’être directrice d’un lieu actuellement parce que des femmes directrices, il n’y en a pas beaucoup. Il y a six directrices de centres nationaux sur trente-deux, ce qui est quand même très léger. Et des femmes racisées, il y en a zéro. Donc oui ces deux femmes là, Aminata Zaaria et Eva Doumbia.

Selon vous, comment sont représentées les femmes dans la création théâtrale française et plus généralement francophone ?
J’ai l’impression que les femmes sont présentes mais beaucoup moins visibles que les hommes. J’en discutais avec Pauline Peyrade, une autrice qui me parlait de l’ENSATT : il y a plus de femmes qui suivent le parcours pour être auteur·rice mais c’est elles qui sont le moins jouées en sortant. C’est la même chose pour les femmes directrices de centre dramatique et les femmes metteuses en scène. C’est pour ça que j’utilise le mot autrice au lieu du mot auteure : ce mot existait jusqu’au XVIe siècle et a ensuite été supprimé par l’Académie française qui considérait que les femmes ne pouvaient pas utiliser leur esprit pour créer des pièces de théâtre et donc ne pouvaient pas être autrices. C’est un peu symptomatique de ce qu’on vit aujourd’hui : les femmes font des choses mais on essaie de les invisibiliser. Par ailleurs, les théâtres en France restent très blancs, dans les salles, sur scène mais aussi dans les équipes administratives. Le parcours n’est pas évident, il faut vraiment essayer de construire son réseau et de faire ses propres projets sans attendre les autres mais je pense qu’aujourd’hui, il y a des possibilités pour faire les choses autrement, notamment par le crowdfunding et les réseaux sociaux. Je pense à Amandine Gay et son film Ouvrir la voix qu’elle a réalisée seule sans financement du CNC. Je trouve que c’est un bel exemple : elle a réussi et son film il fait le tour du monde. Alors, il faut s’accrocher.