Rebecca Chaillon

Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je m’appelle Rébecca Chaillon et je suis metteuse en scène, performeuse, autrice et j’aime bien préciser que je suis aussi comédienne. Je fais la différence entre performeuse et comédienne. Je suis picarde d’origine mais mes parents sont martiniquais, et je suis militante antisexiste, antiraciste, anti-homophobie, anti pleins de trucs. J’ai un parcours un peu banal, j’ai fait une fac de théâtre et un conservatoire d’arrondissement. J’ai commencé à jouer à dix-neuf ans avec une compagnie qui s’appelle Entrée de jeu. Pendant douze ans, on a pris la route et on a joué devant des publics très différents : jeunes, adultes, profs… On abordait des sujets comme la violence, la sexualité, les drogues, le suicide dans le milieu agricole. Il y a onze ans, j’ai monté ma compagnie Dans le ventre et depuis cette année, je suis artiste associée au CDN de Rouen avec David Bobée et Philippe Chamaux.

Le théâtre a-t-il été une évidence pour vous ?
Non, ça n’a pas été une évidence. Je voulais être dans l’Éducation Nationale mais je n’ai pas le profil pour ça : je suis assez désorganisée, je n’aime pas la routine et la contrainte. Et maintenant que j’y pense, je ne suis pas du tout en accord avec le système éducatif actuel. Avec la compagnie Entrée de jeu, je me sentais à l’aise quand j’intervenais avec des élèves car j’étais en contre-pieds des professeurs et de l’Education Nationale. Le théâtre, ça m’est un peu tombé dessus. Un professeur de fac m’a proposé de travailler dans sa compagnie à dix-neuf ans et je me suis retrouvée presque immédiatement intermittente.

A-t-on eu des réserves par rapport à ce souhait de travailler dans le théâtre ?
Non, tant que j’avais de l’argent pour vivre, mes parents ne me disaient rien. Sans me pousser complètement, ils ne m’ont jamais empêché de faire les choses.

Quand vous avez commencé, aviez-vous tendance à être plus entourée par des hommes que par des femmes ?
Dans la compagnie Entrée de jeu, je dirais qu’il y avait un peu plus de femmes que d’hommes. La question que je me suis posée quand je travaillais avec cette compagnie n’est pas celle du genre mais de la race sociale : comment sommes-nous représentées en tant que femmes noires ? Avec ma compagnie, je travaille presque exclusivement avec des femmes. Je suis comme un peintre qui ne travaille qu’avec de la peinture à l’huile : moi, je ne travaille qu’avec des femmes. J’ai d’abord monté Huit femmes de Robert Thomas donc il y avait que des femmes. C’est en montant Les femmes savantes de Molière que je me suis demandé pourquoi je ne travaillais qu’avec des femmes. Et finalement, ça ne m’intéresse pas, les mecs. Depuis onze ans, il n’y a donc pas de garçon sur scène dans mes spectacles. Et dans mon dernier spectacle, j’ai poussé le bouchon parce qu’il n’y a pas de garçons non plus à la technique. Il y a tellement de mecs partout que ce n’est pas gênant si moi, je veux travailler comme ça. Je ne me pose pas la question de la parité à cet endroit-là parce qu’il y a un vrai rééquilibrage de société.

Pour revenir sur le fait d’être une femme noire, avez-vous senti dès le début de votre carrière que les rôles qu’on vous proposait étaient limités ?
Je ne l’ai pas formulé comme ça mais je pense que c’est pour ça que j’en suis venue à la performance. Il y avait eu un ras le bol au conservatoire de pas me retrouver dans les textes. Et les copains du conservatoire ne m’appelant pas pour jouer des projets, je m’étais résolue à me dire que je ne serais pas comédienne de théâtre. C’est en rencontrant Rodrigo Garcia et en entrant dans la performance que j’ai trouvé ma liberté. Aujourd’hui, je crée mes propres récits à partir de mon intime que j’autofictionne. Ça me ressemble, ça parle de moi. La réalité d’être une femme noire, je l’ai eu en plusieurs étapes. Il y a par exemple le moment où tu comprends que tu es toujours amoureuse de mecs blancs parce qu’autour de toi, il n’y pas de projection de mec noir qui serait symbole de succès, de réussite, de beauté extérieure. C’est surtout le documentaire d’Amandine Gay, Ouvrir la voix, sur les femmes afrodescendantes, qui m’a fait réaliser ça. Je n’ai pas eu la sensation de vivre trop de barrières mais sans même le vouloir, tu es empêchée à certains endroits. Quels types de rôles on te propose ? Est-ce que tu te sens légitime à jouer une jeune première et pas seulement une fille sauvage ? J’ai longtemps joué la bonne copine. En étant une femme, noire, bi, grosse, il y a des empêchements à de nombreux niveaux. Est-ce que tu peux être fé- minine et sexy alors que tu es grosse? La ré- ponse est oui mais ce n’est pas une évidence pour tout le monde. C’est donc une intersectionnalité de pleins de problèmes. Aujourd’hui, je parle beaucoup de ces sujets-là.

Selon vous, est-ce que le théâtre est en train de changer au niveau de la représentation ?
Autour de moi, je vois de nombreux artistes racisé·es, noir·es, arabes, asiatiques qui se posent des questions. Avec internet, les informations circulent plus, on entend parler des combats qui se mènent. Il y a des gens qui ont envie que ça bouge donc ça bouge. En tout cas, je ne me sens pas toute seule à faire bouger les choses.

Sentez-vous une compétition entre les femmes ?
Non, car je suis dans une équipe où il n’y a presque que des nanas. Si j’ai des problèmes de conflit, c’est par mon rôle de metteuse en scène, c’est donc des conflits avec moi-même. Il y a d’autres enjeux qui se posent quand il y a des mecs, des rapports de séduction mais ce n’est même pas une évidence. Et je ne mettrais pas ce cliché là sur un groupe de femme.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans la performance et le théâtre ?
La performance, c’est l’endroit où je m’amuse. Le théâtre, c’est le bon endroit entre douleurs et plaisirs. Quand je fais des spectacles performances, ça se rapproche du théâtre tout court. Le public est assis. Tout est calé. Quand je fais de la performance pure dans des festivals, c’est plus abrupt, ça secoue plus. Aujourd’hui, je joue dans Loveless mis en scène par Yann Dacosta et Anne Buffet et c’est la première fois depuis longtemps que je fais purement du théâtre, avec des textes, des échanges. Au début du travail sur cette pièce, je disais que je n’étais pas comédienne alors que ça faisait déjà dix ans que je travaillais. J’avais l’impression d’avoir fait une croix sur toute la technique du comédien et donc, de ne pas être capable. Ça me fait plaisir de me réconcilier avec ça. La première fois que j’ai fait la performance L’estomac dans la peau, mon solo sur le rapport au corps, au désir et à la nourriture, des gens sont venus me remercier en me disant : « Avec le corps que vous avez c’est politique ». Ça a été une prise de conscience. Je m’étais assimilée à tous mes camarades, je faisais pareil que tout le monde et on venait me remercier de mettre en scène un corps hors norme, moins représenté. Je mettais en scène l’intime et ça devenait politique. Tout l’intime est politique. Je ne pensais pas que c’était politique que je sois simplement là, sur le plateau. En ayant compris ça, je me suis dit qu’il fallait que j’assume d’avoir une certaine place, une certaine prise de parole. Quand on m’a proposé d’être artiste associée au CDN de Rouen, je trouvais que c’était un peu rapide par rapport à mon parcours mais finalement, il n’y a pas raison que je n’en profite pas et que je ne puisse pas être un modèle pour d’autres personnes.

Cela pose la question de la légitimité, avez-vous toujours eu l’impression d’être à votre place ?
J’ai fait le camp d’été décolonial, un séminaire en non-mixité avec des personnes qui sont victimes de racisme systémique pour s’interroger sur le système raciste, discriminatoire à de nombreux niveaux. On a fait un groupe d’artistes racisé·es et on avait tous cette même sensation d’imposture. Je me pose encore la question de la légitimité mais je la prends un peu plus positivement. Il n’y a pas de raison que j’ai moins de légitimité donc je travaille pour ne pas me sentir mal. La question du travail est dure pour moi : j’ai du mal à travailler, je m’engage beaucoup mais je suis toujours dans l’urgence.

Le fait de monter vos propres projets est-il un choix politique ?
Oui. Je n’ai jamais eu de book, je n’avais pas envie de passer des castings et d’avoir ce parcours-là alors il fallait bien qu’il se passe quelque chose. J’ai donc monté des projets et maintenant on m’appelle beaucoup. La question est de savoir comment j’équilibre pour faire mes trucs à moi. Avant, j’avais l’impression de faire le grand écart entre théâtre social et performance bobo. Maintenant que j’ai arrêté théâtre-forum, j’ai besoin que la performance soit plus politique. Il y a des choses que j’ai envie d’aborder par le théâtre.

Des femmes qui vous inspirent ?
Amandine Gay et les femmes qui ont organisé le camp d’été décolonial. Parce qu’organiser un truc très militant à deux cents personnes… Ça m’a secouée. Et le collectif Moi si qui est un collectif afro-féministe. Théâtralement, Angélica Liddell. Et Marina Abramovic que j’ai vue au festival d’Avignon quand j’y travaillais, en 2004, 2005. Elle était en binôme avec Jan Fabre et leurs vidéos de performance m’avaient vraiment foutu une claque. Elle s’arrachait les cheveux, se foutait des claques… L’idée de liberté, d’être fasciné par une certaine violence m’a énormément parlé. Donc théâtralement, Marina Abramovic. Angélica Liddell, j’adore ses textes et la présence qu’elle a de balancer ses textes. C’est sa vie ou ça ressemble à sa vie et c’est sublimé. On retrouve cette idée dans mon travail.

Est-ce que vous sentez encore le racisme dans votre travail, malgré le fait que vous soyez de plus en plus reconnue ?
Je sens qu’il y a des gens qui essaient de s’acheter une bonne conscience mais il y en a également qui prennent conscience du peu de représentation des personnes racisées au théâtre. Il arrive qu’on me propose un rôle et quand je ne suis pas disponible, on me demande : « T’as pas quelqu’un comme toi ? » Je sens que les gens ont des difficultés à connaître des comédiens racisés. Mais il y a des actions plus ou moins volontaristes qui se mettent en place, quelques fois maladroites mais qui sont une première étape comme par exemple le conservatoire national qui a recruté pas mal d’élèves racisé·es. On entend maintenant parler de discrimination positive. Mais ça n’existe pas, la discrimination positive, c’est des réparations. C’est donc compliqué la légitimité. Est ce qu’on me prend pour mon boulot ou pas ? La question s’est posée avec le CDN de Rouen. J’aurais été vexée si c’était pour la programmation de l’un de mes spectacles mais là, c’est une proposition sur trois ans pour me donner du pouvoir, m’aider à structurer ma compagnie et de m’empuissancer. Dans la vie, il faut savoir utiliser les choses si tu es instrumentalisée. Et je ne pense pas que je suis instrumentalisée au CDN de Rouen.

Est-ce important pour vous d’éclairer les jeunes comédiennes sur le théâtre politique ?
Oui, je passe beaucoup de temps à faire de la formation. Je cherche toujours des supports, des endroits. Là, j’ai formé des professeurs sur comment accompagner la performance en faisant de la performance. Mais pour les jeunes comédiennes, je n’ai pas vu de réseau particulier. Je me sens pédagogue, je n’oblige pas les gens qui sont victimes des trucs à aller former les autres mais moi, ça me dérange pas. C’est important de le faire quand on sait le faire et qu’on en a envie. J’ai travaillé pendant douze ans en milieu rural, dans un petit village en Picardie et j’ai arrêté car je n’avais aucune personne racisée devant moi. Et moi, quand j’étudiais le théâtre, je n’ai eu que des profs blancs. Ce n’est pas pour dire que je ne veux m’adresser qu’aux personnes qui me ressemblent mais je trouve ça important d’avoir des modèles qui nous ressemblent, pour pouvoir se dire que c’est possible et que le savoir ne vient pas que d’une seule personne. Aujourd’hui, je voudrais trouver des projets dans des quartiers, des banlieues, des endroits où il y a plus de racisation.

Pouvez-vous nous parler d’une expérience qui vous a vraiment marquée ces dernières années ?
La création des premiers solos a été un énorme changement dans ma vie. Quand je suis arrivée au stage avec Rodrigo Garcia, on m’a dit : « c’est à partir de ce que tu sais faire, ce que t’es. » Je faisais du maquillage artistique et la nourriture était quelque chose d’omniprésent chez moi, ça a été mes outils. C’était la première fois que j’écrivais et je me suis sentie légitime parce que Rodrigo Garcia, que j’admirais beaucoup, m’a dit d’écrire. C’est un peu dingue de découvrir tes outils et de se rendre compte que tu possèdes l’écriture.