Stéphanie Daniel

Pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours jusqu’à aujourd’hui ?
Je m’appelle Stéphanie Daniel, je suis conceptrice lumière et je crée autant de lumière de spectacles que de muséographies. Mon parcours est plutôt simple. Je n’ai pas évolué dans une famille « de théâtreux » c’est pourquoi j’ai découvert ce milieu assez tardivement. C’est Les trois mousquetaires mis en scène par Marcel Maréchal vu au Théâtre de la Criée, une des premières pièces que j’ai vu quand j’avais 16 ans, qui a été la révélation : j’ai été subjuguée par l’ambiance qui s’en dégageait, je n’avais rien vu d’aussi joyeux et créatif… J’ai eu envie de faire partie de ce milieu-là, je ne savais pas ce que je voulais y faire car à l’époque, je ne voyais que les acteurs, le metteur en scène, le décorateur et le costumier, et je ne me sentais proche d’aucun de ces métiers. Mais j’avais trouvé le milieu dans lequel je voulais travailler. Quelques temps après, dans un théâtre, j’ai vu une petite cabine en haut de la salle et on m’a expliqué que c’était la régie lumière et son. Après une année de fac de biologie, où je me suis ennuyée à mourir, je suis partie en Angleterre pour une année sabbatique. J’ai frappé à différentes portes de théâtres amateurs, un m’a ouvert ses portes et j’y ai fait mes premières armes, à la poursuite … En rentrant de Londres, c’était décidé je voulais me consacrer à la lumière – même si à l’époque ce n’était pas considéré comme un métier mais plutôt comme une activité de saltimbanque ! C’est pourquoi j’ai tenté le concours du Théâtre National de Strasbourg qui formait des comédien·nes, des scénographes des régisseur·ses et qui forme aujourd’hui également des metteur·ses en scène et dramaturges… Je n’ai pas été reçue la première année, ce qui m’a permis de travailler avec des petites compagnies lyonnaises le temps de le repasser l’année suivante. J’ai fait mes deux ans d’école à Strasbourg et je suis sortie avec le titre de régisseuse car cette section prépare indifféremment à la régie son, lumière plateau et générale. Même si en entrant au TNS, je savais que je voulais y faire de la lumière, je n’étais pas considérée comme conceptrice lumière. Ce fut à moi en sortant de faire mes preuves. Je m’étais donnée cinq ans pour vivre de mes créations lumières : je ne voulais pas faire de la régie lumière, et ne faire que de la technique, je voulais être conceptrice. J’ai eu la chance d’atteindre cet objectif… Avec beaucoup de travail et de belles rencontres.

Comment se passe une création lumière ? Considérez-vous la lumière comme de la mise en valeur ?
C’est vraiment une collaboration avec le·la metteur·se en scène, j’ai horreur de la lumière « papier-cadeau ». J’ai eu la chance, de rencontrer dès mes débuts, des metteur·ses en scène qui ont tout de suite pris le rôle de la lumière comme un acteur et pas uniquement le média qui donnerait à voir au public. Le plus important pour moi, c’est la vision du ou de la metteur·se en scène, pourquoi il·elle choisit de monter ce texte, ce qu’il·elle veut montrer. Mon travail, c’est d’aller plus loin que ce qu’il·elle m’a dit et de lui proposer des choses auxquelles il·elle n’aurait pas pensé, parce qu’il·elle ne l’avait pas en tête ou ignorait même que ça pouvait se faire. La scénographie et les contraintes du lieu et de temps sont également des facteurs importants à prendre en compte avant même de concevoir. Je pars du principe que, paradoxalement, plus il y a de contraintes, plus il y a de création parce qu’on est obligé de faire autre chose que ce que l’on a déjà fait. Ce n’est pas toujours confortable mais mon credo a toujours été d’essayer de trouver des nouvelles propositions, et ce pour chaque spectacle. Pas confortable mais bien plus amusant.

Pour vous, quel est alors le rôle de la lumière ?
C’est peut-être un peu prétentieux mais j’ai toujours considéré la lumière comme un acteur à part entière. J’ai une anecdote qui m’a vraiment interpellée à propos du spectacle Incendies, de Stanislas Nordey. La seule indication qu’il m’avait donnée était : « Je voudrais que les acteurs viennent se brûler comme des papillons dans la lumière ». C’était une salle assez marquée, avec un grill technique énorme qui gênait terriblement Stanislas. J’ai décidé de le faire enlever et de n’utiliser que l’infrastructure existante, les passerelles et les gros piliers en périphérie. Le décor de tournée a d’ailleurs été la reconstitution du théâtre de création. J’ai fait donc installer les projecteurs en latéral, un peu comme des miradors. J’ai fait mon implantation lumière avant même de savoir à quoi chaque projecteur allait servir. Il y a même des projecteurs qui ne se sont jamais allumés, mais ils faisaient partie de la scénographie. Je pars du principe que, quand tout est à vue, il est important que les projecteurs soient scénographiés au même titre que le reste. Sur la première date de tournée, à la première répétition les actrices m’ont dit qu’elles ne pouvaient pas jouer parce qu’elles ne retrouvaient pas les mêmes sensations, et en effet les projecteurs n’étaient pas exactement installés comme à la création. Ce spectacle est la preuve que la lumière peut être un vrai partenaire de jeu puisque les actrices en avaient besoin pour retrouver leurs sensations de jeu : elles étaient éblouies, elles avaient chaud, c’était une sensation physique qui les aidait à jouer. La lumière peut être aussi importante que l’acteur ou qu’un élément de décor. Je crois que personne n’a vraiment conscience que la lumière peut avoir énormément de pouvoir. Elle peut sublimer un décor et des costumes comme elle peut complètement les dégrader.

En tant que conceptrice lumière, voyez-vous une évolution dans la place que prend la lumière dans une scénographie ?
J’ai toujours travaillé avec des metteur·ses en scène qui avaient une exigence et on a toujours beaucoup échangé là dessus. Après, les moyens changent. Je pense que cela dépend des metteur·ses en scène, cela dépend des aventures. Parce que l’on voit encore des spectacles où la lumière est inexistante, et le spectacle se joue quand même et il est formidable, et le manque de lumière n’est pas important. Il y a des spectacles où la lumière apporte réellement quelque chose. Il faut que la collaboration soit pensée dès le début : si un·e metteur·se en scène fait son spectacle sans penser du tout à la lumière, on ne peut rien apporter parce qu’on n’a pas de place, du coup on ne fait que éclairer pour y voir.

On ignore souvent la place primordiale que la lumière peut avoir dans un spectacle…
Souvent, on ne remarque pas le travail de l’éclairage parce qu’on y est habitué. Voir est une évidence. Souvent, on remarque la lumière quand elle est gênante. On peut parfois remarquer un « bel effet de lumière » mais cet effet nous fait alors « sortir » du spectacle… c’est dommage… il faut que les spectateur·rices aient la sensation d’un tout réussi, on ne peut pas dissocier l’éclairage du décor, des comédiens. Je trouve qu’une aventure est vraiment réussie quand, au final, on ne sait plus de qui sont les idées. C’est étonnant de voir que pour beaucoup de gens, le travail d’éclairage n’existe pas. Si on interroge un·e spectateur·rice lambda, il·elle parlera du décor, des comédiens, des costumes, mais rarement de la lumière. Parce qu’il ne sait pas, parce que ce ne sont pas des métiers qui sont reconnus par le grand public – au même titre qu’un·e scénographe ou qu’un·e costumier·ère. Parce que la lumière est un art virtuel. Une lumière n’existe pas en tant que tel, si ce n’est sur des plans.

Quelle est la chose qui vous plaît le plus et celle qui vous plaît le moins dans votre métier ?
Ce qui me plaît le plus, c’est le travail de recherche et de conception avec le·la metteur·se en scène, le·a scénographe. Ce qui me plaît le moins, c’est la gestion des équipes. Les régisseurs et toute l’équipe technique. C’est très agréable quand on a une équipe bienveillante et ça peut être un enfer quand en face de soi, les gens ne croient pas en ce que vous dites. Heureusement, cela n’arrive pas souvent. Parfois, j’envie les concepteur·rices son qui peuvent travailler tout·e seul·e dans leur cabine et qui n’ont besoin de personne pour réaliser ce qu’ils ont en tête.

Maintenant qu’on a bien fait le tour de votre métier, pouvez-vous nous dire vers quelle période votre métier a commencé à se féminiser ?
Je pense que c’est dans les années 2000. J’ai commencé en 1990, même un peu avant, et nous n’étions pas nombreuses, je peux vous le garantir !

Et ça vous est déjà arrivé, notamment dans vos débuts, qu’on vous refuse et qu’on vous contredise plus facilement parce que vous êtes une femme ?
Contredite oui, montrer qu’on n’avait pas confiance oui, après refuser, je crois qu’ils étaient plus malins que ça, ça m’est peut être arrivé, mais je ne l’ai jamais ressenti comme un refus.

Y a-t-il des régisseurs qui ont pu vous contester parce que vous êtes une femme ?
Évidemment. Pléthore. Aujourd’hui, ça va mieux, même s’il y a des moments qui sont toujours délicats. J’ai rencontré, heureusement pas tant que ça, des régisseurs lumières qui voulaient être « calife à la place du calife ». Ils sont régisseurs lumière parce qu’ils ont choisis le côté sécurité en étant salariés dans un théâtre. Être intermittent·e du spectacle en conception lumière, ce n’est pas simple. Cela m’a parfois vraiment minée de voir des régisseurs lumière se permette de critiquer, d’émettre un doute ou de montrer que ce n’est pas comme ça qu’on fait. Justement, c’est de la création, on ne refait pas les choses. Si on veut autrement, qui nous en empêche du moment que c’est juste?

Au vu de votre début de parcours, dans un milieu très masculin, et avec la féminisation progressive du métier, est-ce que vous ressentez dans votre rapport aux équipes qu’on est plus habitué à voir des femmes ?
Il n’y a quand même pas beaucoup de femmes dans les théâtres… De nos jours, il y a presque une femme dans chaque équipe technique. Mon rapport aux équipes est plus simple, plus naturel ; surement parce que je suis plus âgée, parce que j’ai de l’expérience, une certaine notoriété et parce que j’ai eu un Molière. D’ailleurs, ce Molière n’a servi qu’à prouver ma légitimité. Les rapports avec les équipes techniques ont été vraiment plus simples après cette récompense.

Combien de femmes ont reçu un Molière de la création lumière ?
De souvenir, il y a trois femmes : Dominique Bruguière qui en a reçu deux, Marie-Hélène Pinon et moi même. Depuis peu, il n’y a plus de Molière de la création lumière, c’est un Molière de la création visuelle qui réunit scénographie et lumière.

Y a-t-il une femme dans le théâtre qui vous a particulièrement inspiré, influencé, qui a eu un impact sur vous ?
Dominique Bruguière, justement, qui je pense a été une des pionnières avec Geneviève Soubirou et Françoise Michel. J’ai eu la chance d’être l’assistante de Dominique sur trois spectacles et c’est elle qui m’a montré que c’était possible de réussir dans ce métier en étant une femme. Elle était féminine et sensible, elle ne jouait pas au « camionneur » contrairement à beaucoup de régisseuses que je rencontrais et qui voulaient prouver qu’elles étaient capables. Elle, c’était une femme, elle était une femme et conceptrice. Elle m’a montré que c’était possible, en plus de tout ce qu’elle m’a appris. C’est elle qui m’a fait dire : « Pourquoi pas moi ? ».